Il y a des récits familiaux qui sont plus faciles à raconter que d’autres. Ceux dont la mémoire familiale les maintient, dont la famille aime se remémorer en se souvenant du « bon vieux temps ». Il y en a d’autres cependant qui tombent en désuétude, qu’on oublie pour diverses raisons. C’est à ce moment-là que le travail du généalogiste permet de les reconstituer, de redonner des noms, des dates, des lieux à cette mémoire familiale oubliée et non transmise. Toutefois, dans certains cas, pour des raisons techniques ou géographiques, les archives ne permettent pas de reconstituer un récit riche et détaillé et le généalogiste se retrouve à devoir assembler des fragments de récits, archives, sources historiques pour retracer l’histoire familiale.
C’est ce travail de fourmis que je souhaite narrer aujourd’hui, en racontant le parcours de vie de mon arrière-grand-père Toma Nicolescu (1893-1976). Ce n’est que depuis cette année que j’ai pu mettre un nom sur un visage familier de l’arbre et également de vous puisqu’il s’agit de l’icône de ce site. 9 ans de recherches ont été nécessaires pour reconstituer, fragment par fragment, l’histoire d’un homme suivant l’évolution et le déclin du royaume de Roumanie. Les principaux obstacles à cette enquête ont été la difficulté d’accès aux archives roumaines (résolue par mon déménagement dans ce pays en 2024), le manque d’archives d’une région majoritairement rurale et le silence familial s’expliquant par un refus de s’exprimer ouvertement sur le passé.
C’est donc un récit de vie partiel que je tiens à vous présenter, sans aucun doute que l’accès à d’autres informations ultérieures et la numérisation lente mais sûre des archives roumaines permettront de rectifier les dires de ce récit. Après tout, le travail du généalogiste, comme celui d’un chercheur, est celui de remettre toujours en question ses sources et analyses.
Cioranii de Jos (1893-1914):
a) Une enfance rurale

SJAN Prahova registre de stare civilă, născuți 1893, Cioranii de Jos
Notre histoire commence un certain 18 juin 1893 ou plutôt 30 juin 1893 selon le calendrier grégorien dans une commune rurale du département (județ) de Prahova en Roumanie: Cioranii de Jos. À ce moment, Leana Neculae, née Iliana Ene Ivan, accouche d’un petit garçon, premier enfant de son mariage contracté avec Simion Stoica Neculae à Cioranii de Jos, le 8 février 1891 (20 février 1891). L’enfant né dans la maison de ses parents, comme il était de coutume, est présenté à la mairie par son père et son grand-oncle Andrei Neculae. L’enfant est alors prénommé Toma.

Cioranii de Jos est un village relativement peuplé du département de Prahova. Il est situé dans une zone de plaine, près de la rivière Cricovul Sărat. La partie haute du village est une paroisse indépendante nommée Cioranii de Sus. Selon l’annuaire de 1909 des paroisses roumaines, le village de Cioranii de Jos, siège de la paroisse éponyme, comptait alors 2 804 âmes réparties en 694 familles [Anuar 1909, p.100]. La principale activité économique du village reste l’agriculture. On compte quelques familles de bergers, cordonniers, charpentiers en plus. La composition ethnique est majoritairement roumaine de confession orthodoxe. Les registres paroissiaux du milieu du 19e siècle mentionnent seulement 1 à 3 familles de Rroms, alors asservis.
La commune de Cioranii de Jos dispose d’une école depuis 1864. Cette même année, le prince Alexandru Ioan Cuza, à la tête des principautés unies de Moldavie et de Valachie, rend l’obligation obligatoire et gratuite pour l’école primaire. En 1892, 141 enfants apprenaient au sein de l’école de Cioranii de Jos. Toma a donc probablement été instruit au sein de cette dernière. Son père savait également écrire et a pu participer à l’instruction de son fils, ayant lui-même bénéficié des réformes introduites par le prince Cuza. La famille de Toma était majoritairement constituée de plugari, comme l’ensemble des familles de la commune. Les plugari étaient des paysans qui avaient réussi à devenir petits propriétaires suite aux réformes de 1864 du prince Cuza visant à abolir le servage et à rendre propriétaires les paysans roumains [Îngustu, 2025, p.179].
Cette réforme censée mettre fin officiellement au servage des paysans roumains provoque l’apparition d’une forme de néo-servage. Les paysans trop peu aisés devenus propriétaires de petites parcelles ne peuvent subvenir à leurs besoins et doivent continuer de travailler chez les propriétaires terriens pour des salaires misérables [Îngustu, 2025, p.180]. L’instruction obligatoire passe donc au second plan pour des familles dont les enfants représentent une force de travail supplémentaire. D’autant plus que les infrastructures scolaires sont parfois précaires et ne permettent pas d’assurer une bonne éducation aux enfants. Faute à une gestion assurée aux communes qui ne disposent pas du budget ou l’investissent dans d’autres secteurs d’activité. Marina Îngustu cite ainsi que sur l’ensemble des enfants du Royaume en 1899 âgés de 8 à 14 ans, seulement 29% étaient inscrits à l’école primaire [idem, 2025, p.175].

Un autre maire honnête
Également le Democratului a rapporté qu’une enquête faite par l’administrateur du crédit a constaté que le maire de la commune de Cioranii de Jos, parmi d’autres abus commis, s’est approprié, au nom des habitants, l’argent emprunté au crédit agricole. L’affaire est en cours d’instruction. Il se dit que cet honorable maire est protégé et même de famille proche du maire de la ville de Ploiești, M. Hariton.
À Cioranii de Jos ces problèmes sont aussi endémiques. En 1893 le journal Democratului pointe après une enquête réalisée par l’administrateur du crédit que le maire de la commune s’est approprié l’argent des emprunts faits par les habitants auprès du crédit agricole [Voința națională, 1893-07-10, p.34]. En 1919, la commune de Cioranii de Jos demande par ailleurs l’ouverture d’un crédit pour payer les travaux de réparation de l’école [SJAN din Prahova, PH-F-00114-1919-106] et, en 1926, une nouvelle demande est ouverte pour permettre d’acheter des livres pour la bibliothèque de l’école mixte de la commune [SJAN din Prahova, PH-F-00114-1926-46]. C’est donc dans une campagne roumaine en pleine mutation que grandit le jeune Toma. Toutefois, de part son origine, Toma a pu bénéficier d’une éducation publique et gratuite. C’est dans cette même campagne où il a grandi que l’un des événements les plus dramatiques de l’histoire des paysans roumains a eu lieu.
B) La grande jacquerie de 1907
La question paysanne occupa une place centrale dans le débat politique roumain du 19e siècle et du début du 20e siècle. Ces derniers, malgré les réformes instaurées par le prince Cuza, restent sujets des propriétaires terriens et ne peuvent totalement s’affranchir d’un néo-servage qui les condamne à une endogamie sociale et à une pauvreté chronique. Dans ce contexte, le 19e siècle roumain se caractérise par une période tumultueuse au sein de laquelle les questions des émancipations sociales et nationales sont centrales. En campagne, les révoltes des paysans sont courantes et sont réprimées brutalement par les autorités de l’État roumain. En 1888, après que des rumeurs se sont propagées dans les campagnes selon lesquelles des terres étaient données aux paysans, ces derniers se sont révoltés après avoir entendu que cette annonce était en réalité fausse. Face aux émeutes des habitants des campagnes, l’armée roumaine est intervenue en procédant à des arrestations et en réprimant par la violence les révoltés faisant plus de 1000 victimes. Cioranii de Sus était alors l’un des centres d’intervention de l’armée dans le département de Prahova [MIJP, 1971, p.110].
L’enfance de Toma a donc été marquée par une agitation campagnarde qui atteint son apogée en 1907. Après plusieurs décennies de révoltes, inspirées probablement par les agitations révolutionnaires de l’empire russe, les paysans roumains se révoltent massivement pour améliorer leurs conditions de vie et obtenir une répartition plus juste des terres entre eux et les propriétaires terriens. Dans le département de Prahova, alors que les paysans représentent plus de 98 % des foyers du département, ils ne possèdent que 45 % des terres [Boncu, 1961, p.1]. Cette situation généralisée à l’ensemble du Royaume provoque la colère des paysans de Flamanzi en Moldavie qui se révoltent au début du mois de février 1907. Rapidement, la révolte s’étend à l’ensemble du pays et l’État roumain déclare l’état d’urgence et la mobilisation générale. Dans le département de Prahova, les premiers signes du bouillonnement des paysans se font sentir à la mi-mars au nord de Ploiesti, capitale du département. L’armée décide de mater les révoltés et envoie ses troupes. À Cioranii de Sus, c’est une compagnie d’infanterie, 2 canons et 50 artilleurs qui y sont envoyés. [Boncu, 1961, p.4]. Il faudra attendre la mi-avril pour que le gouvernement roumain reprenne le contrôle des territoires insurgés, posant plus que jamais au centre du débat politique la question paysanne.

Résultat de cette révolte sans précédent, le gouvernement roumain chute et la question paysanne est plus que jamais au centre du débat politique. Pour Toma, cette période de l’avant-guerre correspond également à son entrée dans la vie active en tant que couturier pour homme. On ne sait comment il a commencé son activité ni auprès de qui il a appris ce métier puisqu’il est issu d’une famille paysanne. Son activité l’amène cependant à se rapprocher des centres urbains du département dont notamment Urlați. Dans cette localité d’environ 4 000 habitants, la culture de la vigne est y implantée depuis des générations. Mais ce sont surtout les découvertes récentes des gisements de gaz et de pétrole qui vont en faire sa richesse. Urlați est alors située à 30 km de Cioranii. Seul une route nationale permet de relier les deux localités, le chemin de fer en développement ne passant que par la commune d’Albești Paleologu permettant ainsi de relier Ploiești, capitale régionale à Bucarest, capitale du royaume

Le déménagement final de Toma pour Urlați se réalise en 1914 lorsqu’il épouse alors sa première femme, Elena Dorobanțu, fille de Constantin T. Dorobanțu et de Chira T. Dimulescu. Le mariage est officialisé à la mairie de la commune le 11 / 24 juillet 1914. Toma habite alors encore au sein de son village natal, tandis qu’Elena est domiciliée à Strada Soarelui n°128, rue qui deviendra ensuite la résidence de Toma pour son activité professionnelle au sein d’une ville qu’il ne quittera plus à présent. Marié tout en commençant sa vie active, rien ne semble pouvoir arrêter l’ascension de Toma, si ce n’est les tumultes de l’histoire dans une décennie qui s’annonce tourmentée pour la région et l’Europe.

C) De la Grande Guerre à l’entre-deux-guerres: du chaos général au succès individuel
1913 et 1916 sont deux dates au cours desquelles la Roumanie entre en guerre. 1913 est le début de la seconde guerre balkanique pendant laquelle le Royaume vint au secours de la Grèce et de la Serbie craignant l’émergence d’une grande Bulgarie et à la suite de laquelle la Roumanie obtint la Dobrogée du sud de la part de son voisin méridional. 1916 marque l’entrée en guerre de la Roumanie au côté de la Triple Entente. Le royaume hésitait jusqu’alors du fait des origines allemandes de son monarque, Charles Ier, qui était réticent à entrer en guerre contre son pays natal. Son successeur, Ferdinand Ier, après avoir conclu un accord secret avec les pays de l’Entente promettant en cas de victoire d’acquérir les territoires roumanophones des empires centraux, décida d’entrer en guerre en août 1916. Toutefois, l’armée roumaine se retrouvit vite encerclée par les empires voisins et la révolution russe vit son seul allié régional se retirer en 1917. Le royaume fut obligé de signer un armistice la même année et fut occupé. Le gouvernement se réfugia en exil en Moldavie. Toma participa au conflit au sein de l’artillerie roumaine même si à ce jour, son parcours exact est encore inconnu.

Avec la victoire finale de l’Entente obtenue, la Roumanie fut récompensée par les gains territoriaux promis par ses alliés. Cette nouvelle Roumanie, dite grande, était forte de 18 millions d’habitants, soit un gain de 11 millions d’habitants par rapport au Vieux Royaume d’avant 1918 [Michelson, 2018]. Il est clair que l’ensemble de ces nouveaux sujets du Royaume n’étaient pas tous d’accord pour intégrer ce nouvel État. Les motifs étaient divers. Aussi bien d’ordre ethnique, que par volonté de vouloir garder des privilèges acquis dans les différents États souverains sur les territoires récemment unis. Ces mêmes États ou du moins leurs successeurs, réagirent de manière véhemente à l’élargissement du Royaume de Roumanie. En réponse, ils tentèrent de le déstabiliser par des actions militaires ou des ingérences comme les soulèvements de Tighina et Hotin en 1919 [Țîcu, 2019, p.142]. Il faudra attendre finalement le Traité de Versailles pour que les frontières du pays soient reconnues de tous ou presque. C’est donc en 1920 que les derniers soldats roumains mobilisés, dont probablement Toma, rentrent finalement chez eux, au prix de plus de 600 000 morts, civils et militaires.
La situation internationale pacifiée, Toma décide de lancer finalement son affaire sous ses propres fonds. Le 29 septembre 1924, il fonde son entreprise » La Țăranul Vesel » (littéralement: Au Paysan Joyeux) comme commerce de tailleur pour homme. Son affaire semble faire succès puisque 7 ans plus tard, il décide de l’enregistrer officiellement à la Chambre de Commerce et d’Industrie de Ploiești. Cet enregistrement marque la première mention de l’utilisation du nom de famille Necolescu au lieu de Nicolae/Neculae. Il est très probable que ce changement de nom a aussi été enregistré. En effet, beaucoup de citoyens roumains décidèrent à cette époque de changer leur nom de famille, alors souvent patronymique pour pouvoir se distinguer d’autres citoyens, mais aussi pour affirmer un nouveau statut social récemment acquis.


Toma Nicolescu dans les années 1920, 1930.
Le succès de Toma ne s’arrête pas pour autant en si bon chemin. De son mariage avec Elena, il semble hériter également d’un terrain situé au nord d’Urlați, à Orzoaia. Or, en 1930, la parcelle voisine détenue alors par Aurelia Nae Dragomirescu est concédée et devenue propriété de la société « Astra-Română » pour exploration pétrolière par la société « Steaua-Română » [Monitorul Oficial, 1930]. Depuis la fin du 19e siècle, la Roumanie est en effet l’un des pionniers mondiaux dans l’exploitation pétrolière et notamment dans la région de Prahova. Cette nationalisation des terrains a donc probablement pu être profitable aussi pour Toma qui par ailleurs diversifia son activité par la suite, devenant également viticulteur. Il peut par ailleurs acquérir une demeure sur Urlați devenant ainsi propriétaire.

Malheureusement cette période fut aussi marquée par le décès d’Elena. Toma se maria alors avec Dumitra Stanciu, originaire elle aussi de la ville dans laquelle il s’était établi et avec laquelle il eut de nombreux enfants. Cette union, Toma la scella jusqu’à la fin de sa vie. En 1948, le recensement agricole roumain alors élaboré avant la nationalisation des terres par les communistes, indique que Toma exerce toujours son activité de couturier et est propriétaire de 5000 m² de vignes. Mais le nouveau régime mis en place en Roumanie dès 1947 va être fatal à l’ascension sociale de la famille qui, de la petite bourgeoisie, va perdre alors l’ensemble de ses biens constitués au cours des décennies précédentes.
Cette période mouvementée, de la Seconde Guerre mondiale à la mise en place du régime communiste, j’ai choisi de l’omettre de cette courte biographie. Faute d’éléments matériels et de sources d’archives, je ne souhaite pas fabuler sur le devenir de la famille durant ces périodes troublées. J’espère en tout cas qu’un jour, les recherches et l’ouverture des archives permettront d’y apporter plus d’éléments. En attendant, ce premier récit c’est le récit de la transformation d’un homme avec la société dans laquelle il a grandi que j’ai souhaité vous transmettre.
J. Datcu
Sources:
Anuar statistic al României, 1909, Ministerul Industriei și Comerțul
Boncu C., Răscoala țăranilor din 1907 în județul Prahova, Studii şi Articole de Istorie: SAI, III; anul 1961, p.379-396.
Îngustu M., Condiția copilului în România modernă (1859-1914). Cluj-Napoca, Mega, 2025.
Michelson, P. E., Greater Romania and the Post-World War New Normal: În Academia română, lucrările conferinței internaționale, România și evenimentele istorice din perioada 1914-1920, desăvârșirea Marii Uniri și întregirea României. București, 2018
MIJP, 1971, p.110
Monitorul Oficial, Partea 2, decembrie 1929 (nr. 269-291)1929-12-17 / nr. 281
Monitorul Oficial, Partea 2, noiembrie 1930 (nr. 247-271)1930-11-03 / nr. 248
SJAN din Prahova, Cioranii de Jos , Registrul stării civile pentru născuţi, căsătoriţi, PH-F-00006-73-39 (PR2
SJAN din Prahova, Registrul de stare civilă pentru căsătoriți, acte de la nr. 1/1914 la nr. 41/1914. PH-F-00006-351-16
SJAN din Prahova, Bugetul general şi contul de gestiune al comunei Ciorani pe anul financiar 1919-1920, acte referitoare la deschiderea de credite pentru plata lucrărilor de reparaţii la şcoala din Cioranii de Jos şi plata sporului de scumpete cuvenit funcţionarilor comunali pe perioada iulie – decembrie 1919, cereri ale funcţionarilor de a li se plăti salariile pe perioada cât au fost mobilizaţi, PH-F-00114-1919-106
SJAN din Prahova, Decizie de deschidere de credit extraordinar şi referate privind acordarea unui ajutor şcolii primare mixte din comuna Cioranii de Jos pentru procurarea cărţilor pentru bibliotecă, PH-F-00114-1926-46
Țîcu, O. Homo Moldovanus Sovietic: teorii și practici de construcție identitară în R(A)SSM (1924-1989), Chișinău, Editura Arc, 2019
Voința națională, 1893-07-10, p.34


