Ons-aieux

Trois générations en une archive


Lors des recherches généalogiques, le généalogiste doit être attentif à mobiliser l’ensemble des ressources disponibles pour mener son enquête, mais aussi à étudier les ramifications d’une même famille. Aujourd’hui, je tenais à vous illustrer ces propos par un exemple concret. Comment une dispense de consanguinité de 1673, délivrée pour une sœur d’un ancêtre, m’a permis de remonter jusqu’au 16e siècle en l’absence de registres paroissiaux.

La paroisse d’Audresselles:

Audresselles, carte de Cassini, https://www.geoportail.gouv.fr/donnees/carte-de-cassini

Notre histoire se situe à Audresselles, ou plutôt Auderselle pour les picardisants. Ce village, situé sur les rives de la Côte d’Opale, est, tout comme ses voisins Audinghen et Wissant, majoritairement constitué de familles de marins-pêcheurs, vivant dans la pauvreté et soumises aux aléas de la mer et à ses dangers. Audresselles est le siège d’une paroisse éponyme. C’est dans cette dernière qu’une partie de mes ancêtres marins puise ses origines.

En effet, de nombreux marins des villages de la côte d’Opale ont immigré au cours du 19e siècle vers les ports plus modernes de la région (Calais, Dunkerque, Gravelines, Boulogne-sur-Mer). Ce fut le cas de Jean Pierre Alexis BEAUVOIS (1798-1860) et Marie Catherine Austreberthe HARDUIN (1802-1871), tous les deux nés et mariés à Audresselles et qui partent avec leurs enfants à Boulogne-sur-mer vers la moitié du 19e siècle.

C’est de cette lignée qu’est issue l’enquête dont je vous présente aujourd’hui le déroulé. Ce couple descend en effet du côté des deux époux du couple formé par Laurent BEAUVOIS (1648-1721) et Marguerite LEGER (1657-1690). Les informations contenues dans les registres paroissiaux d’Audresselles ne permettent pas, en se limitant à leur seule exploitation, d’établir une généalogie plus étouffée. En effet, d’une part, les actes sont assez succincts, comme en témoigne leur acte de mariage de 1682, qui ne mentionne pas explicitement les témoins. D’autre part, les registres ne commencent qu’en 1646. Empêchant de remonter aux générations antérieures.

Acte de mariage entre Laurent BEAUVOIS et Marguerite LEGER, le 9 février 1682, Archives départementales du Pas-de-Calais

À ce stade des recherches, il semble donc difficile de pouvoir remonter davantage la lignée de cette famille. Pourtant deux documents vont permettre de la débloquer.

Un traité de mariage caché.

Le premier document se révèle être un traité de mariage numérisé entre les registres de BMS de la paroisse d’Audresselles de 1700 à 1701. Ce document, dont le contenu est très similaire à un contrat de mariage, a été passé entre les deux futurs époux le 19 janvier 1682 devant Thomas MARESCHAL, alors curé titulaire d’Audresselles. Il nous renseigne sur la famille des fiancés en donnant les noms de quelques frères et sœurs de Laurent, à savoir: Pierre, Jacques, Jeanne, Péronne, ainsi que le nom de la mère de Marguerite: Anne DALLON.

On apprend en outre que quelques cordes servant au métier de marin sont troquées lors de ce traité et, qu’en cas de décès de l’une des parties sans enfants issus de leur mariage, l’autre partie « remportera la somme de quinze livres selon la coutume du pais de Boulonois« .


5 MIR 056/1 421/1319 Archives départementales du Pas-de-Calais

Cette source inespérément conservée se révèle donc précieuse pour pouvoir remonter d’une génération dans les arbres généalogiques des époux, même si l’on avait pu espérer y trouver davantage d’informations. Si pour Marguerite peu d’informations ont pu être trouvées en supplément de cet acte, c’est du côté de Laurent que la « pêche se révèle bonne ».

Une dispense de consanguinité de 1673

En s’intéressant à la fratrie de Laurent, on lui découvre plusieurs frères et sœurs qui ont, pour la plupart, atteint l’âge adulte et se sont mariés. Si les actes de mariage sont tacites quant aux liens de parenté entre les époux et les témoins, une source secondaire méritait cependant d’être exploitée dans le contexte de la paroisse d’Audresselles. Cette source, c’est celle des dispenses de mariage de l’Officialité de Boulogne-sur-Mer.

Conservées aux archives départementales du Pas-de-Calais, ces dispenses ont pour objectif d’autoriser l’union par le pape entre des personnes dont le degré de parenté est compris entre le 2e et le 4e degré. Ces dispenses doivent être motivées par la requête des époux, l’enquête réalisée par l’évêque ou le curé de la paroisse concernée afin de permettre au Saint-siège d’autoriser ou non l’union.

Innocent XI, pape en 1673 par Jacob Ferdinand Voet

À Audresselles, tout comme dans les villages avoisinants et côtiers de la région, il n’est pas rare de trouver de nombreuses dispenses, notamment entre les familles de marins qui s’unissent souvent entre elles. Par exemple, le nom MALFOY très présent dans les familles de marins de la côte d’Opale renvoie à pas moins de 10 dispenses accordées par l’Officialité entre 1673 et 1789. C’est ainsi que l’on trouve établi en 1673, le dossier de dispense entre Noël MALFOY et Jeanne BEAUVOIS.

Ce dernier se distingue des précédents que j’ai pu rencontrer dans mon arbre pour deux choses. D’une part, son ancienneté. Les dispenses que j’ai rencontrées jusqu’alors ont été majoritairement établies au XVIIIe siècle. D’autre part, l’absence explicite du degré de consanguinité faisant l’objet de cette enquête comme en témoigne son contenu:

1 G 686 Archives départementales du Pas-de-Calais

Transcription:

« Du 19e febvrier 1673

par devant A. de Louen

Sont comparus Jean MALFOY aagé de soixante cinq ans matelot demeurant au village d’Audresselles, et Nicolle PAIGNET aagée de soixante trois à soixante quatre ans demeurante audit lieu d’Audresselles pour estre ouis en l’enquête qu’entendent faire les nommez Noel MALFOY, et Jenne BEAUVOIS sur la vérité des faits qu’ils prétendent faire exposer à notre saint père le pape, pour obtenir de la sainteté dispense de l’empeschement du — degré de consanguinité qui se trouve entre eux pour pouvoir nonobstant ledit empêchement contracter mariage par ensemble. Lesquels comparans après servi par eux fait de dire vérité, 

Ont dit concordament bien cognoitre lesdits Noël MALFOY et Jenne BEAUVOIS, et scavoir qu’ils font profession de la religion catholique, apostolique et romaine, qu’ils sont pauvres, et vivans seulement de leur travail et industrie, qu’ils sont parens par ensemble [?]

Ledit Noël MALFOY est fils de Jean MALFOY, et de Susanne NOEL, sa femme et que ledit Jean MALFOY est fils de aussi Jean MALFOY, et de Jacqueline DE ZOTEUX sa femme; et que ladite Jenne BEAUVOIS est fille de Roboam BEAUVOIS et de Nicolle PAIGNET sa femme laquelle Nicolle PAIGNET est fille de Jean PAIGNET et de Jenne HALTAZIN sa femme, laquelle ALTAZIN estoit fille de Laurens ALTAZIN et de — sa femme

Ainsi qu’il aparaît par l’arbre de généalogie qui ensuit:

1 G 686 Archives départementales du Pas-de-Calais

Qu’ils croient que la raison pour laquelle lesdits Noël MALFOY et Jenne BEAUVOIS prétendent se marier par ensemble, est d’autant qu’ils se sont connus charnellement l’un l’autre, et que de leur copule est sorti un enfant, et que si ledit MALFOY n’épousoit ladite BEAUVOIS, elle en demeureroit à tousjours distancée et à marier d’où pourroient vraisemblablement s’ensuivre de grands et griefs scandales.

Qu’au contraire il ne s’en ensuivra aucun s’ils viennent à se marier par ensemble en conséquence de la dispense qui pourra leur estre accordée,

Que ladite BEAUVOIS n’a est ravie ni enlevée à l’efesct du mariage en question qu’ils ne sont demeurants par ensemble,

Qu’ils n’ont est unis en Justice faire raison de l’inceste par eux commis, et qu’ils n’ont esté liez d’aucune excommunication ni autre censure ecclesiastique qui du moins soit venüe à leur cognoissance, et est ce qu’ils ont dit et ont fait leur marque déclarant ne scavoir escrire,« 

1 G 686 Archives départementales du Pas-de-Calais

À la lecture de cette première transcription, on apprend donc que les motivations derrière l’obtention de cette dispense sont d’éviter tout « scandale » qui pourrait s’ensuivre si Noël et Jeanne venaient à ne pas se marier, puisque d’eux est issu un enfant né hors mariage: Pierre, né le 7 mars 1672. Cependant, cette union se retrouve empêchée par un prétendu lien de parenté qui n’est pas explicite dans les premières pages de cette archive. Même les parties ne peuvent se renseigner avec certitude sur le lien de parenté qui les unit comme le démontre l’arbre généalogique dressé. Toutefois, elle se révèle intéressante puisqu’elle permet de dresser la généalogie de Jeanne et donc par conséquent de Laurent BEAUVOIS, jusqu’à son arrière-grand-père. La lecture de la suite du dossier se révèle ainsi révélatrice d’informations.

5 MIR 056/1 310/1319 Archives départementales du Pas-de-Calais
Acte de baptême de Pierre MALFOY, fils naturel de Noël MALFOY et de Jeanne BEAUVOIS

L’enquête ecclésiastique

Face au manque d’informations délivrées par les parties, l’évêché de Boulogne décide de mener une enquête en deux temps. Premièrement, une audition séparée de Noël MALFOY et Jeanne BEAUVOIS est réalisée pour éclairer sur plusieurs points, à savoir:

  • S’ils font profession de la religion catholique, apostolique et romaine.
  • S’ils sont pauvres et vivent seulement de leur travail.
  • S’ils sont parents.
  • Pourquoi veulent-ils s’épouser alors qu’ils sont parents.
  • S’ils pensent qu’il n’y aura pas de scandale par l’obtention de cette dispense.
  • S’ils n’ont eu leur enfant uniquement pour obtenir cette dispense.
  • Si Jeanne BEAUVOIS n’a pas été ravie ou enlevée pour ce mariage.
  • S’ils n’ont pas comparu en justice pour cet inceste.
  • S’ils demandent à Dieu pardon et acceptent d’accomplir la pénitence imposée.
  • S’ils promettent sur serment de ne plus tomber à l’avenir en pareille faute, et de ne donner ni conseil, ni faveur, ni aide à même fin.
  • S’ils n’ont encouru aucune excommunication ou censure de l’Église.

Les auditions réalisées, on apprend alors que les deux parties souhaitent bien se marier pour éviter tout scandale et qu’il n’était point au courant de leur lien de parenté avant la naissance de leur enfant. Toutefois, à ce stade, la clarté de leur degré de consanguinité n’est pas encore établie. C’est le curé d’Audresselles, Pierre Hamin, qui va apporter plus d’éléments à cette enquête.

Ce dernier, au cours du mois de février 1673, interroge plusieurs membres de la famille des futurs époux. Notamment Nicolle PAIGNET et Jean MALFOY. Son enquête, se révèle cependant peu concluante comme le démontrent ses propres lettres:

1 G 686 Archives départementales du Pas-de-Calais

D’Audreselle le 17eme février

Monsieur,

Après avoir faict ce que j’ay peu pour estre esclairés du degré de consanguinité qui est entre Noël MALFOY et Jeanne BEAUVOIS je n’en ay peu tiré aucune certitude ni cognoissance assurée. Jean MALFOY, père dudit Noël m’a dit que Jacqueline DEZOTEUX sa mère estoit sœur de Jeanne DEZOTEUX, à ce qu’il croioit, laquelle Jeanne DEZOTEUX estoit bisaieulle de ladite Jeanne BEAUVOIS. Et Nicolle PAIGNET, mère de ladite Jeanne BEAUVOIS ma dict que lesdites Jacqueline et Jeanne DEZOTEUX estoient germaines et non soeurs pour l’avoir toujours entendu dire de ses ancestres, voilà ce que je vous en suis mandés touchant cette affaire et croiez moy eternellement,

Monsieur

Votre très humble et très obéissant serviteur

P. Hamin

1 G 686 Archives départementales du Pas-de-Calais

Audreselle, le 20ème février 1673

Monsieur,

Après avoir interrogé Jean MALFOY, père et Noël et ayant pris son serment pour scavoir la vérité touchant leur parenté, il m’a dict présentement que son père s’appelloit Jean MALFOY et que sa mère s’appelloit Jacqueline DEZOTEUX, qu’il a veu et cogneu Laurens HALTAZIN, et ne luy donnoit autre qualité que elle de son nom de baptesme àscavoir Laurens HALTAZIN, sans scavoir de quoy il luy pouvoit estre à déclaré n’avoir jamais veu la femme dudit Laurens HALTAZIN pour estre morte ledit Jean MALFOY estant trop jeune, et partant ne scavoir au vray de quoy elle luy estoit, cest un pauvre bon homme qui n’a point fort grande lumière et part conséquent fort peu de cognoissance des choses passés depuis long temps, je luy ay faire sa marque pour confirmer sa desposition voilà ce que jay peu faire.

Monsieur,

Votre très humble serviteur,

P. Hamin

Les lettres du curé d’Audresselles apportent des éclairages. Ils permettent d’identifier à quel niveau des arbres généalogiques les deux futurs époux cousinent. On apprend ainsi qu’ils descendraient tous les deux de la famille DEZOTEUX, soit par deux sœurs, soit par deux cousines germaines. Ce manque de clarté et l’ancienneté du cousinage permettent finalement de justifier la non-nécessité de la dispense de consanguinité qui n’est pas adossée à ce dossier.

Conclusion:

Ces sources secondaires ont donc permis de remonter trois générations supplémentaires sur des branches dont les registres paroissiaux les font s’arrêter en 1646. On découvre ainsi que l’acte de baptême de Jeanne ALTAZIN, fille de Laurent ALTAZIN et de Jeanne DEZOTEUX, a été préservé dans la paroisse Saint-Nicolas de Boulogne. En revanche, jusqu’à présent, aucune information supplémentaire n’a pu être découverte sur ces branches via les sources annexes. Cependant, peut-être qu’un jour, de nouvelles archives permettront de remonter encore plus loin.

 5 MIR 160/5 954/1245 archives départementales du Pas-de-Calais
Acte de baptême du 3 avril 1599 de Jeanne ALTAZIN

JD

Sources:

  • Acte de mariage entre Laurent Beauvois et Marguerite Léger, le 9 février 1682, Archives départementales du Pas-de-Calais
  • Audresselles, carte de Cassini, https://www.geoportail.gouv.fr/donnees/carte-de-cassini
  • Dossier de dispense entre Noël Malfoy et Jeanne Beauvois 1 G 686 Archives départementales du Pas-de-Calais
  • Traité de mariage entre Laurent Beauvois et Marguerite Léger 5 MIR 056/1 421/1319 Archives départementales du Pas-de-Calais


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